La voie du thé

LE / Thés

Boire une boisson chaude est un plaisir, un moment de bien-être, mais ce court instant est vite oublié et le bien fait acquis est trop tôt avalé par le vacarme de nos vie.

Pourtant le thé, cette simple boisson chaude est à l’origine de nombreuses spéculations divines et mystérieuses. En fait cette boisson est tellement proche de certaines religions qu’elle incarne à elle seule la pax interior.  Un rite la met à l’honneur:  la cérémonie du thé, un tea-time ritualisé et proche de la religion Zen.

Nous avons du mal, nous occidentaux, à  nous faire une idée de l’importance qu’a le thé dans l’histoire des religions extrèmes-orientales.


Le thé est fortement lié au bienfait du corps et de l’esprit des sa découverte par Shen Nun, le Divin Laboureur.

Ce célèbre Empereur herboriste essayait sur lui les effets des plantes. Il découvrit le thé par hasard il y a 4000 ans. Il s’endormit sous un arbre, sa tasse d’eau devant lui. A son réveil une feuille avait imprégné l’eau et l’avait légèrement infusé. Il dit alors que tout ce qui vient du ciel doit être un don, et but sans crainte, il aima son goût et en sa qualité d’herboriste l’adopta comme plante anti-oxydante et stimulante.

Bien plus tard… durant la période des Tang (VII°s – X°s) les feuilles de l’arbre à thé cessèrent peu à peu d’être regardé comme des simples plantes aux vertus curatives, pour devenir les ingrédients d’un breuvage très élaboré.

En fait le thé change de statut lors de la parution du Chajing, le « classique du thé », ouvrage écrit par celui qui est considéré comme le Dieu du thé: LU YU.lu yu

Lu Yu, le maitre du Jade, est le seul être humain qui ne fut pas un empereur a avoir été élevé au rang de Divinité!  On raconte de lui de nombreux « exploits gustatifs » mais sa notoriété lui vient principalement de son ouvrage: Le Classique du thé, première étude d’ensemble à propos du thé qui inaugure une nouvelle ère.

Son approche poétique emprunte de spiritualité hérité de ses séjours dans les monastères contribue à élever sa consommation au rang d’une liturgie. Chaque opération dans l’art de le préparer y est détaillé avec minutie. Ces soins extrêmes vont être très prisé des hauts dignitaires. Bientôt, boire le thé devient une activité de lettrés et d’initié au même titre que la calligraphie, la poésie, la musique ou le maniement des armes.

Dans le Chajing, on peut lire qu’un certain homme ayant le don de voir les fantômes vit celui d’un membre de sa famille s’asseoir comme à l’accoutumé à sa place et commander qu’on lui apporte son thé! Même dans l’autre monde on regrette le goût de cette boisson divine…

Lu Yu vécut au VIIIe et était reconnu comme un maitre absolu de toutes les questions relatives au thé. Sa vie est pleine d’anecdotes savoureuses.

Un jour le Fils du Ciel en personne lui demanda de goûter l’eau d’une rivière réputée être la plus délicieuse dans le royaume. Il prit la tasse, avala une gorgée puis la reposa tranquillement en disant que c’était là une eau de qualité inférieure qui venait du bord de la rivière ou elle avait pu être pollué. Le Trône du Dragon manda les responsables qui avaient transporté cette eau, ils déclarèrent qu’ils l’avaient bien puisé au large et non aux bords de la rivière. Lu Yu goûta une seconde fois et dit qu’il se pouvait que cette eau provienne du milieu de la rivière Na-Ling, mais elle devait être fortement dilué par une eau qui provenait de ses bords. Le fonctionnaire très impressionné ne tint plus et se prosterna en disant qu’effectivement lors du voyage de retour une jarre s’étant renversé il avait du en puiser sur les bords de la rivière.

« Ah Maitre de Jade! s’écria l’Empereur, vous êtes vraiment un immortel! »

 


 

Le thé est très tôt, fortement lié au Bouddhisme, il entre en scène dés le début de son expansion en Chine par Bodhidarma. Les Bouddhistes s’attribuent même la création du thé:

Bodhidarma, disciple de Bouddha, allait prêcher dans les régions situé derrière l’Himalaya. Il avait fait le voeux de ne pas dormir durant 9 ans quand en chemin il fut prit de somnolence… Au réveil il s’arracha les paupières et les enterra.

De retour de son périple il passa par le même endroit et fut surpris de voir qu’un arbre avait poussé à l’endroit ou il les avait enterré! Il en mâchonna quelques feuilles qui le stimulèrent et l’aidèrent à le maintenir en éveil durant ses longues heures de méditation, ce que le font les moines encore aujourd’hui.  Ainsi naquit le thé, une extraordinaire plante qui allait changer la face du monde en s’immergeant dans les monastères Bouddhistes, mais aussi Taoïstes.

Le thé devint une pratique laïque sociale et raffinée avec Lu Yu, et se teinta de Taoïsme avec Lu Tung ( IX°s), un ermite excentrique passé à la postérité grâce à un texte qu’il écrivit en mémoire d’un thé reçut en cadeau. Connu comme « le poème des 7 bols de thés » mais initialement intitulé sobrement: « Remerciement au Censeur impérial Meng pour son présent de thé fraichement cueilli », il décrit les effets du thé sur le buveur. Voici la dernière strophe, la plus connue, que tout fervent adepte de thé connait par coeur:

 » Le premier bol imprègne mes lèvres et ma gorge                                                                                                               Le deuxième bannit toute ma solitude                                                                                                                              Le troisième fouille dans mes pensées fatiguées, affinant l’inspiration acquise par tous les livres que j’ai lus Le quatrième provoque une légère transpiration, dispersant par mes pores les afflictions de toute une vie                                                                                                                            Le cinquième purifie tout mon être                                                                                                                                         Le sixième me fait passer chez les immortels                                                                                                                         Le septième et le dernier…. je n’en puis boire davantage, je sens une brise légère gonfler mes manches sous mes aisselles. »

Lu Tung grâce à ses écrits et l’exemple de sa vie, indique que le thé a des propriétés mystérieuses qui élèvent l’esprit. Cela indique aussi clairement a quel degré de folie il en était…Bien qu’il fut aussi invité dans les palais certains de ses contemporains le croyait fou.  Mais le thé n’est pas ingrat, il sait remercier ses adeptes, Lu Tong qui a consacré sa vie au thé fut honoré après sa mort d’une immense notoriété, et jusqu’aujourd’hui!

Il faut dire qu’il fut un Taoïste et un mystique, mais la direction de ses efforts n’était pas celle de ses confrères Taoïstes,  il osait dire:  » je ne m’intéresse nullement à l’immortalité mais seulement au goût du thé ».

Il semble qu’il ait adopté un mode de vie extrêmement spécifique; après s’être retiré dans une montagne, il mit en pratique le principe du Wu-Wei, philosophie qui consiste à ne faire aucune action orientée mais réagir à tout spontanément, conformément à la nature propre de chacun… notion difficile à comprendre. Un artiste calligraphe  Chinois résidant en Suisse explique le Wu-Wei ainsi:  » C’est comme marcher sur la neige sans laisser de trace! »

Du matin au soir Lu Tung récitait des poèmes, puisait de l’eau des meilleures sources, cueillait des feuilles et préparait son thé.

wu wei

Bien qu’il y ait eu des personnages qui aient voué leurs vies au thé le Théisme n’est jamais apparu comme une religion, mais la façon de le préparer et de le boire peut, dans certaines tradititions, s’apparenter à un rituel. Faire le thé exige de l’attention dont le but est de ressentir un calme intérieur, comme l’illustre à merveille ce maxime: « Qui  boit du thé oublie le bruit du monde ».

Une maxime va encore plus loin, elle paraphrase la confession Chrétienne, confession dite en secret à un prêtre qui est censé libéré l’âme du poids de ses péchés. Saint Padre Pio disait:  » la confession est le bain de l’âme », et Sen No Rikyu, maitre de thé, n’hésitait pas à dire de même: »Prendre le thé c’est prendre le bain de son âme ».

Pour comprendre ce maitre Japonais il convient d’en savoir un peu plus au sujet du Zen.

Au Japon le thé est passé de support pour la méditation au stade de sujet de méditation lors d’un rite: le Cha No Yu, la cérémonie du thé.

Laissez moi vous illustrer la conception Zen du thé par un court poème de Sen Soshitsu, 15e maitre de thé de la famille Urasenke:

« Je prends un bol de thé dans mes mains. Dans sa couleur verte j’y aperçois toute la nature. Je ferme les yeux pour contempler les collines et l’eau pure de mon coeur »

Dans la pratique du Zen, du Bouddhisme et du Taoïsme, boire un thé et méditer sont des actions qui sont très similaires, elles calment l’âme, élèvent l’esprit et nous transportent aux portes du palais du Ciel. Un grand maitre du XV°s instituant cette cérémonie introduisit la notion ichi-go ichi-e, littéralement : une fois, une rencontre. Cette notion nous appelle à considérer chaque rencontre autour du thé comme un instant unique qui ne se reproduira jamais… notion de départ à une créativité qui changea la face du Japon.

Au XIIe siècle un moine, Eisan, rapporta au Japon du thé en galette qu’il fallait réduire en poudre afin de le diluer dans de l’eau, ainsi qu’il se faisait à  cette époque en Chine. Les moines parvinrent à en cultiver et gardèrent la façon de faire à l’identique pour ce thé, le matcha. Il conquit la cour impériale et des concours furent organisés qui fascinèrent la population. Ce phénomène s’institua et se mêlant à la pratique du Zen devint bientôt un rituel pour devenir le Cha No Yu, littéralement « l’eau chaude du thé ».

chambre de thé

La cérémonie a lieu dans une salle spécifique, la « salle du thé » ou la « salle du vide » à laquelle on accède après avoir parcouru un sentier parsemés de pierres plates et irrégulières. On se déchausse, on se met à genoux et le maitre vous invite a un thé. Pendant que vous regardez le maitre vous pouvez méditez sur les ustensiles devant vous. Ils sont fabriqués à la main et d’une grande beauté, leurs textures et leurs couleurs favorisent le sens de l’harmonie.

S’ensuit un protocole extrêmement précis fait de gestes tout en finesse et en fluidité que seul un maitre sait accomplir avec profondeur, jusqu’à arriver à la mousse de Jade que l’invité peut boire avec grande attention. Seul un esprit serein saura apprécier pleinement les bienfaits d’une tasse.

mousse de jade

 

En Occident nous ne voyons pas le thé de la même façon, et nous ne pouvons pas dire que nous avons perdu l’évanescente spiritualité qui en émane, car nous n’avons jamais appris à le considérer ainsi. Nous le buvons avec un nuage de lait et une tranche de citron en discutant de la météo.

Nous sommes bien loin de l’état d’esprit extrême-oriental qui est d’être dans l’instant et boire sans avoir de but… pourtant à ce qu’il parait c’est ainsi seulement que l’on trouve dans le thé le goût de la lumière du soleil, du vent, des lacs et des nuages, le goût de Dieu…  isn’t it?

 

Écrit en plusieurs heures avec les thés:

Jade Oolong, Sencha et Keemun des Jardins de Gaia.

Source: Le thé histoire d’une boisson millénaire (Guimet). Thé, une boisson millénaire  (WS) . Thé et Tao – (Albin Michel) Le Classique du thé ( Rivage poche)

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